Du goût des autres

Fin de journée au boulot. Rien en perspective. Pas de coup de fil catch-up avec les copines qui sont loin (à moins que ce soit moi qui sois loin…). Pas d’épisodes en retard. Aucune motivation pour ouvrir un bouquin. Trop froid pour jouer à « On dirait que je suis Laure Manaudou et que j’aime me cailler les miches à la piscine par 5°C ».
Tiens et si je faisais des Cupcakes ?! Voyons la recette de base… Tiens un email. De Copine ! Copine qui m’attend pour l’apéro car Copine traverse crise existentielle… Cupcakes vs apéro rillettes déjà tout prêt.
BOUGE PAS J’ARRIVE !!!
…
Quarante-cinq minutes plus tard, chez Copine. « T’inquiète ! Ça va aller ! Allez, pour se changer les idées allons boire un verre au QG, vu qu’on a fini les rillettes, les p’tites carottes, le vin, le guacamole …»
…
Dix minutes plus tard au QG. On croise des connaissances. Qu’on connaît un peu. Qu’on trouve relativement sympa mais on n’est pas sûr que ce soit réciproque mais bon, puisqu’ils nous proposent de se joindre à leur table et nous offrent un verre. Avec eux, pas de prise de tête, de jeu de séduction, pas d’enjeu, pas de triche. On est avec eux comme on serait sans.
A un moment ça a dérapé. Ça a commencé quand deux mâles en rut se sont approchés pour nous proposer… Du pain. Naïvement nous avons répondu « Oui ». Naïvement… enfin pas vraiment ! J’avais bien repéré leur manège analytique pour décrypter si nous étions disponibles. Et nous savions évidemment toutes les deux qu’ils souhaitaient éventuellement qu’on morde dans un autre type de crouton. Pour autant aurions-nous du répondre d’un air dédaigneux et las « Non, merci, je ne mange pas de ce pain-là ! » ? On a pris le pain. Ils sont partis.
Et là, c’est le drame.
Prises chacune entre quatre yeux par deux remonteurs de jarretelles, euh… de bretelles.
J’ai eu la version pédagogique. Copine la version sadique. Mais ça revient à peu près au même.
D’ailleurs on n’a pas bien compris le résultat. Ni le message à faire passer.
Parce qu’en fait d’après eux, on tend vers la catégorie Grosseaguicheusequidemandequeça en passant par la case Bonhomme Jboismabièreetjsuisbourré, pour n’aller que très rarement dans le monde des gens, pardon, des filles normales et bien élevées.
Pour être sympa, Pédago m’a dit que ce n’était pas tant moi que Copine qui était plus que limite. Et Sado a dit à Copine qu’elle, ça passait encore, mais moi j’étais un cas. Sympa les gars. Délicate attention. Pour la synchro, on repassera !
Alors certes :
- On parle trop, et trop fort. Et on a la fâcheuse manie de partager notre vie à qui veut bien l’entendre.
- On a une bonne descente. Rien d’exceptionnel, mais on se défend.
- Du coup parfois, en plus de parler, on rit. Trop, et trop fort. On ne marche plus très droit non plus.
- On ne prend même plus la peine de passer au scanner analytique la clientèle du QG, à 80% masculine, certes, mais ça fait longtemps qu’on a fait une croix dessus.
- On fait des blagues graveleuses plus efficaces qu’un blush à la fraise.
- On est trop vite trop naturelles quand les gens nous sont sympathiques et ont des têtes qui nous reviennent bien. En gros quand on pense être des filles cool et décontractées, il paraît qu’on passe pour des filles trash et dévergondées.
- On préfèrerait une soirée chez des amis, en mode apéro-rillettes, mais avec plus de rillettes, plus de vin et surtout plus de gens. A parler géopolitique, guerre de religions, rentrée littéraire, expositions, philosophie. A défaut, on se rend inutiles et inintéressantes pour les autres. On va dans un bar. On boit un coup. Deux. Parfois trois. On refait le monde, on s’invente des histoires. On débriefe, on rigole. On se fout des autres qui nous toisent, qui nous jugent. Qui nous draguent. Qui nous méprisent.
Pourtant, la volée de bois vert fait réfléchir.
Vais-je trop loin ? Suis-je trop exubérante ? Dois-je faire constamment attention à l’image que je renvoie ? Est-ce que je viens si souvent au QG que je l’ai pris pour une deuxième maison au point d’oublier que je suis dans un lieu public ? Dois-je faire attention à bien croiser les jambes, rentrer le ventre, boire mon petit verre de blanc du bout des lèvres, parler à voix basse et uniquement de sujets sérieux ? N’est-ce que cela, être une fille qui ne s’attirera ni les vues du loup solitaire en chasse, ni les foudres du mec « normal » qui me verra comme, au mieux une gentille un peu barrée, au pire une alcoolo écervelée ?
Peut-on être une fille et boire comme un garçon, tant que l’on est consciente de ce que l’on fait, de ce que l’on dit ? Peut-on être une fille sans croiser les jambes ?
Sans pour autant, bien sûr, violer la charte «Au bar du coin, Je ne m’afficherai point » qui prohibe sans exception les comportements suivants (liste non-exhaustive) :
-Roter
-Tomber par terre
-Ne plus pouvoir articuler
-Parler à des inconnus totalement inconnus (oui, car il y a des inconnus qu’on connaît un peu à force de camper au QG).
-Dire « J’ai envie de pisser » à la cantonade.
-Oublier d’ouvrir la porte pour sortir (on ne sait jamais).
-Chercher en vain la poignée de la porte déjà ouverte.
Non, non et non. Faut-il le préciser, dans le cas présent, on reste dans du 100% lucide, convenable et responsable.
Mais que penserait le Moicomplètementsobre en voyant le Moiunpeupompète ? C’est peut-être le seul arbitre, le seul juge qu’on peut légitimer. La seule personne à qui rendre des comptes. Le seul tribunal que je m’autorise d’affronter.
…
Après le drame, il nous a paru évident qu’il fallait déguerpir. Quitter QG pour un autre bar. Pas de bol, les messieurs aux baguettes sont là (satanée petite ville). Dans la vague idée de nous réhabiliter et de prouver aux autres qu’ils avaient tort, après avoir bu notre verre et nos manteaux déjà sur le dos, nous expliquons aux deux compères que Merci pour le pain, mais il va sans dire que le seul crouton qui nous faisait briller le regard était bien celui en farine et en sel. Réponse sans équivoque : « Eh mais les filles, z’allez pas partir comme ça ! On voulait justement vous offrir un verre !».
Pédago et Sado : 1 – Réhabilitation : 0.
Allez, zou ! Au lit par KO.